Un vieux gobelin imprudent…

I.

Toute l’équipe du Cabinet Erkum était réunie ce soir-là. Le fondateur, Pavel Erkum, était assis derrière son bureau. Le lutin compulsait une vieille encyclopédie répertoriant les espèces de mousses capables de survivre en milieu hautement magique. Son ami d’enfance, un korrigan nommé Fil, paressait paisiblement sur le divan qui occupait le centre de la pièce. Ses sabots se balançaient au rythme d’une musique jazzy s’élevant d’un phonographe. Leur toute récente recrue était assise dans le fauteuil qui lui faisait face, une tasse à la main. Kaliaë se tenait le dos bien droit ; ses cheveux relevés en chignon accentuaient la longueur de ses oreilles pointues.

Dehors, le temps était à la pluie et l’ambiance douillette de leurs locaux plaisait bien à Pavel. Pourtant, tout le monde ne semblait pas du même avis.

— C’est long… soupira Kaliaë.

— Ça fait dix fois que tu le dis.

Fil n’avait même pas ouvert les yeux pour répondre. La musique qui passait était jouée par un groupe de gobelins que le korrigan appréciait énormément. Pavel connaissait assez bien son ami pour savoir qu’il était inutile d’essayer de tirer quoi que ce soit de lui à ce moment précis, mais ce n’était pas le cas de la lutine : Kaliaë avait encore beaucoup à apprendre des humeurs de Fil. Les korrigans n’étaient pas des êtres faciles à cerner, et celui-là encore plus qu’un autre.

— C’est trop long.

Pavel releva la tête de son encyclopédie. Il avait accumulé beaucoup de retard dans ses lectures et cela lui convenait de passer un peu de temps ainsi, surtout quand la météo se montrait aussi peu clémente. Néanmoins, sa jeune collègue n’avait pas tort : c’était long. Aucune affaire ne leur avait été proposée depuis plusieurs jours déjà et ils commençaient à tourner en rond.

— C’est quand on arrête d’attendre que les choses arrivent, répondit Fil avec philosophie.

— Réjouissons-nous ! S’il n’y a pas d’affaires, c’est que les choses vont bien !

Kaliaë tourna la tête vers Pavel en haussant les sourcils.

— Tu te berces trop d’illusions, pour quelqu’un qui travaille dans le milieu depuis si longtemps.

Fil laissa échapper un petit rire moqueur et Pavel sentit le bout de ses oreilles s’échauffer.

— S’il n’y a pas d’affaire, c’est que personne ne se fait prendre, asséna-t-elle.

— J’essayais de trouver un côté positif.

— Et bien il n’y en a pas.

Les deux lutins se défiaient du regard et Fil poussa un soupir fatigué. Il fit claquer ses sabots sur le parquet en se levant et alla couper la musique.

— Vous êtes infernaux. On dirait un vieux couple.

Alors que Pavel ouvrait la bouche pour répliquer, la sonnette du cabinet résonna.

— Vous voyez ? dit Fil. C’est quand on arrête d’attendre que les choses arrivent.

Le korrigan alla ouvrir la porte d’un pas joyeux. Kaliaë posa sa tasse sur la table et se releva en lissant son chemisier. C’était un geste inutile : ses vêtements étaient impeccables, comme toujours.

— Ah, inspecteur Bergamote ! Entrez !

Pavel se leva de son bureau pour aller accueillir celui qui était devenu un bon ami au fil du temps. Le détective avait résolu sa première grosse affaire grâce à lui bien des années auparavant. Depuis, l’inspecteur avait pris l’habitude de venir le voir lorsqu’il butait sur une enquête. Kaliaë l’invita à retirer son pardessus détrempé et lui servit une tasse de tisane.

— Qu’est-ce qui vous amène, l’ami ?

Fil s’était déjà réinstallé sur le divan et Pavel leva les yeux au ciel. Le korrigan ne parvenait pas à se débarrasser de ses mauvaises manières malgré ses demandes répétées. Parfois, le lutin se demandait si son ami essayait seulement.

— Meurtre.

Les trois associés attendirent en silence que l’inspecteur boive une gorgée de tisane pour se réchauffer. Des gouttes de pluie coulaient encore le long des ses oreilles pointues.

— Le professeur Ergel Priak a été retrouvé assassiné cette nuit.

Fil et Kaliaë échangèrent un regard explicite : ils ne connaissaient pas la victime. L’inspecteur fronça les sourcils en voyant que son effet dramatique tombait à plat.

— Le professeur Ergel Priak ! répéta-t-il sur le ton de l’évidence. Enfin ! Vous ne lisez pas les journaux ?

— Pas toutes les pages, répondit Fil en s’étirant avec paresse.

— Les faits divers ont beaucoup plus d’intérêt pour celui qui ne veut pas s’embarrasser de trop de lecture.

Pavel avait prononcé ces quelques explications en faisant le tour de son bureau. Il s’accroupit un instant pour fouiller dans une pile de vieux journaux. Le lutin en tira un exemplaire qu’il tendit à ses deux associés. Le gros titre annonçait l’ouverture prochaine de l’exposition annuelle du Muséum d’Histoires Naturelles. La photo d’un vieux gobelin aux airs grognons s’étalait en-dessous.


Cabinet Erkum - Un vieux gobelin imprudent


— Que sait-on ? demanda Pavel pendant que ses collègues parcouraient l’article du regard.

— Presque rien. On a retrouvé son corps dans son bureau de l’Académie d’Études Scientifiques et Magiques. Le gardien de nuit nous a signalé sa mort. Il a entendu un coup de feu. Une seule balle en plein cœur.

L’inspecteur mima la chose en amenant le bout de son pouce contre son propre cœur. Pavel frissonna. Il avait toujours eu un problème avec les armes à feu. Celle qu’il portait constamment sur lui d’ailleurs était rarement chargée, elle lui servait surtout de moyen de dissuasion.

— Tout son bureau a été retourné. D’après les premières observations, rien ne semble avoir disparu.

— C’est jamais bon de se retrouver sur le devant de la scène. Ça fait remonter de vieilles affaires.

Fil venait de jeter le journal sur la table basse et il s’était de nouveau appuyé contre le dossier du canapé, ses jambes étendues devant lui.

— Les vieilles affaires ? répéta Bergamote en se tournant vers le korrigan.

Ce dernier se tapota le nez du bout du doigt.

— Ça sent le règlement de compte.

Pavel s’apprêta à intervenir : il craignait que son ami n’en dise trop et finisse par les décrédibiliser. Il s’interrompit en voyant l’inspecteur hocher la tête d’un air convaincu.

— Nous penchons pour cette hypothèse. Les premiers éléments de l’enquête nous ont permis de dégager un petit nombre de suspects. Certains d’entre eux sont à Bellwade, nous attendons les autorisations pour procéder aux arrestations.

Kaliaë se leva et alla noter soigneusement les quelques informations. Pavel la regarda écrire avec la longue plume de colibri qui trônait toujours fièrement sur son bureau puis il se tourna vers l’inspecteur.

— Aurons-nous accès à toutes ces informations ?

— Bien-sûr, attendez…

Bergamote sortit un épais dossier cartonné de son attaché-case.

— Je vous ai fait copier tous les documents que nous avons en notre possession, comme d’habitude.

Le détective tendit machinalement la main pour récupérer le tas de feuilles qu’il commença aussitôt à consulter. L’inspecteur ne s’attarda pas plus. Cette affaire venait étoffer un emploi du temps déjà surchargé et il finit sa tisane en quelques gorgées brûlantes.

— Je compte sur vous.

Ces quatre mots conclurent la rencontre.

— J’ai horreur de cette phrase, commenta Kaliaë. Elle sonne toujours comme un mauvais présage.

Fil ricana.

— Tant qu’ils paient à la fin…

La lutine lui jeta un regard méprisant mais n’insista pas. Elle préféra se tourner vers Pavel qui ne pipait mot, absorbé par la lecture du dossier. Ce dernier fronça les sourcils alors que ses yeux s’affolaient pour relire plus rapidement l’un des documents. Il releva la tête, regarda un instant par la fenêtre puis jeta un coup d’œil à la grande pendule accrochée au mur.

— Un problème mon vieux ?

— Je dois sortir.

— Et quoi, t’as déjà une piste ?

Fil se tapota les joues pour se dynamiser un peu. Pavel referma le dossier d’un geste sec.

— Peut-être. Prenez les rênes, je reviens dès que je peux.

Sans rien ajouter, le lutin attrapa son propre pardessus et enfonça sa vieille casquette sur sa tête. Ses associés n’eurent pas le temps de protester, la porte se refermait déjà sur lui.

— Et ben ça…

Alors que le korrigan se grattait la tête d’un air perdu, Kaliaë récupéra les éléments de l’enquête. Elle tourna rapidement les pages jusqu’à arriver à celle que son employeur consultait avant de sortir avec précipitation.

— Regarde…

La lutine posa le dossier ouvert sur le bureau de Pavel et le tourna vers Fil. Ce dernier s’approcha pour jeter un œil et poussa un long sifflement.

— Dans la panade jusqu’au cou… souffla-t-il en se lissant le bouc.

Le dossier était ouvert à la page de l’un des suspects. La photo d’une lutine aux longs cheveux bouclés et à l’air mal aimable était épinglée à une feuille de signalement. Une large inscription à l’encre rouge indiquait qu’elle était la principale suspecte.

II.

— Tu dis qu’ils se sont rencontrés comment ?

Fil et Kaliaë remontaient les rues de Bellwade d’un pas vif.

— Un jeune industriel les avait engagés tous les deux pour une histoire d’exploration policière sur les traces de son grand-père. Sans Kirkima, il n’en serait jamais revenu vivant. Enfin, c’est ce qu’il a pas arrêté de dire.

La lutine avança ses lèvres en une moue dubitative. Elle avait déjà entendu parler de la célèbre exploratrice, mais elle ne comprenait pas pourquoi son employeur avait abandonné l’enquête pour foncer la retrouver.

— Si c’est elle la coupable, Pavel ne peut pas la protéger.

Fil l’ignora et héla un taxi. Il attrapa sa collègue par le bras et la poussa à l’intérieur avant de s’y engouffrer à son tour.

— Si on se concentrait de nouveau sur notre travail ? proposa-t-il avec une élégance feinte.

Les deux associés avaient quitté le cabinet à la hâte après avoir reçu un nouveau message de l’inspecteur Bergamote. Le chauffeur du professeur Ergel Priak avait appelé le commissariat pour signaler une entrée par effraction dans la résidence de son employeur mais aucun policier n’était disponible pour se rendre sur les lieux. Le Cabinet Erkum s’était ainsi vu confier l’examen du domicile.

Le taxi les déposa devant une somptueuse maison à trois étages, à l’architecture typique des plus grandes métropoles gobelines. L’immense portail de fer forgé s’ouvrit à leur approche et les deux détectives parcoururent à grandes enjambées la courte allée de gravier blanc qui menait à l’entrée. Le chauffeur les attendait en haut des marches. Il s’agissait d’un lutin aux longs cheveux noirs noués en tresse. Il portait des vêtements sobres, à la coupe simple et discrète. Il les invita à entrer après s’être présenté à eux.

— Vous avez donc appelé pour une effraction ?

Kaliaë commença à recueillir le témoignage du chauffeur pendant que Fil admirait la décoration intérieure. Le korrigan poussa un petit sifflement d’admiration en remarquant une immense sculpture en bois.

— Monsieur, je vous prierais de bien vouloir ne toucher à rien.

Le chauffeur avait retiré sa casquette et il la tournait à présent entre ses doigts avec nervosité.

— Je venais ramener mon véhicule de fonction. Comme Monsieur n’est plus, je n’avais plus aucun droit de le conserver.

— Vous avez donc laissé votre véhicule dans le garage ?

Kaliaë notait avec un soin tout particulier ce que le lutin répondait. Fil leva les yeux au ciel et recommença à inspecter les lieux.

— Comment vous êtes-vous rendu compte de la présence d’un intrus dans la maison ?

— Je voulais déposer les clés dans l’armoire prévue à cette effet. J’ai renversé un vase par accident et j’ai entendu un bruit de verre brisé.

Le chauffeur les guida jusqu’à un immense salon. Fil se perdit dans la contemplation du chandelier de cristal mais Kaliaë repéra tout de suite la fenêtre par laquelle l’intrus s’était enfui.

— On peut jeter un œil au reste de la maison ?

— C’est que… la police n’est pas encore venue.

— C’est l’inspecteur Bergamote qui nous envoie.

Fil sortit une carte de visite de la poche avant de son gilet et la tendit au chauffeur. Ce dernier la déchiffra en fronçant les sourcils. Il répéta plusieurs fois le nom du cabinet du bout des lèvres puis releva la tête.

— J’ai lu votre nom dans les journaux le mois dernier.

Le korrigan lui tapa familièrement le dos en riant.

— C’est bien ça ! Une sacrée histoire ! On peut jeter un œil ?

— Allez-y… Mais ne dérangez rien !

Kaliaë haussa les épaules. Fil demanda à quel endroit le professeur gérait ses affaires personnelles et le lutin les conduisit à l’étage, jusqu’à la petite pièce exiguë qui servait de bureau au vieux gobelin. La jeune détective pensa un instant que l’intrus avait eu le temps de tout fouiller, mais il n’en était rien. Ergel Priak manquait tout simplement d’organisation. Elle entreprit de fouiller dans ses dernières correspondances et Fil trouva un prétexte pour entraîner le chauffeur plus loin afin de lui laisser le champ libre.

Alors que leurs voix s’éloignaient, la lutine s’assit dans le fauteuil de la victime et éplucha les derniers courriers reçus. Elle trouva quelques lettres de menace et les fourra dans son sac avant de passer à la corbeille puis à l’ensemble de la pièce. Elle rangea de la même façon tous les autres documents qu’elle jugea intéressant. Alors qu’elle allait sortir, une coupure de presse attira son attention. Un journaliste avait pris le bureau du professeur en photo. La détective récupéra la coupure avant de sortir.


Cabinet Erkum - Un vieux gobelin imprudent


Au rez-de-chaussée, des éclats de voix résonnaient. Kaliaë reconnut le ton bourru de son collègue qui semblait choqué d’apprendre que le chauffeur vivait à l’autre bout de la ville. La lutine en profita pour se glisser de porte en porte. Les serrures étaient toutes verrouillées et elle ne pouvait pas prendre le risque de se faire surprendre à essayer de les crocheter alors que l’inspecteur Bergamote les avait envoyés à la place de ses propres hommes. Elle descendit donc les escaliers et interpella son collègue.

— Il n’y avait rien. On devrait rentrer pour voir s’il n’y a pas du nouveau.

Le korrigan ne se fit pas prier deux fois et il donna une nouvelle tape dans le dos du chauffeur avant de suivre Kaliaë qui se dirigeait déjà vers la sortie.

III.

— Qu’est-ce qu’on a ?

Pavel venait de rentrer. La pluie s’était abattue une grande partie de la soirée et il était trempé jusqu’aux os. Fil et Kaliaë étaient tous les deux assis derrière leur bureau respectif, occupés à fouiller les documents qu’ils avaient récoltés à la pelle au domicile de la victime. Le korrigan leva à peine la tête.

— Tu l’as trouvée ?

Le lutin se contenta de hausser les épaules. Il posa son imperméable dégoulinant sur une chaise près de la cheminée avant de se laisser tomber dans l’un des fauteuils.

— Il y a une infusion dans la théière, précisa Kaliaë en griffonnant quelque chose. Sers-toi.

Le détective ne se fit pas prier. Il avait passé la journée à visiter les quelques endroits que Kirkima avait pour habitude de fréquenter, en vain. Lorsqu’il posa ses deux mains autour de la tasse brûlante, il ferma les yeux et poussa un soupir de réconfort.

— Ne te relâche pas trop. La petite exploratrice reste en tête de liste des suspects, prévint Fil.

Le korrigan fit reculer sa chaise avec fracas et Kaliaë le fusilla du regard.

— J’ai fini ma part, dit-il en bourrant tranquillement sa pipe.

— Et donc, qu’est-ce qu’on a ?

— Un journaliste pas clair et un maître chanteur décédé. Jil O’Breck, précisa-t-il devant le haussement de sourcil du lutin. Un fée qui voulait faire chanter notre victime, mort il y a une dizaine de jours.

Pavel avala une gorgée de tisane bouillante et ferma les yeux.

— Qu’est-ce qu’on a sur Kirkima ?

— Des télégrammes de menace. Rien de bien affolant quand on la connait et qu’on sait qu’elle parle comme ça à tout le monde.


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Une seconde gorgée permit au lutin de se clarifier les idées.

— Kaliaë ?

— Pas grand chose ici. Beaucoup de correspondance pour l’organisation de l’exposition annuelle du Muséum. Des lettres de menace, du courrier d’un cabinet d’avocats gobelins…

La lutine agita une liasse de lettres pour leur montrer quelle quantité représentait tout ce courrier et elle le reposa sans délicatesse sur son bureau en soupirant.

— Tu comptes continuer à la chercher dans toute la ville ou tu vas nous aider ?

— Je vais chercher jusque demain soir. Après, si vous n’avez pas encore démêlé tout ça, je prendrai le relais.

Kaliaë ouvrit la bouche pour répliquer, mais Fil secoua vivement la tête pour l’en dissuader. Pavel restait le directeur du cabinet. Pour une fois qu’il avait des intérêts à protéger dans une affaire, il fallait le laisser faire. Il serait toujours temps de lui tirer les oreilles une fois les problèmes résolus. Le silence fut brisé par le bruit d’une libellule tapotant contre le carreau de leur dix-septième étage. Pavel se leva en soupirant.

— La police a mis sous surveillance le domicile du professeur. Il y a eut une autre tentative d’entrée par effraction. Par un journaliste. Le chauffeur l’a surpris et l’a mis dehors avant de prévenir le commissariat.

Fil ne put s’empêcher de pouffer de rire pendant que Kaliaë levait les yeux au ciel.

— Rien d’étonnant. Le journaliste, ça doit être ce Orton Nioumann. Il n’a pas arrêté de harceler le professeur depuis qu’il y a eu l’annonce concernant l’exposition annuelle du Muséum. Tiens regarde…

Le korrigan fouilla rapidement dans les papiers étalés sur son bureau et en sortit un dépôt de plainte à l’encontre du dit journaliste.


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— C’est là qu’il a pris la photo qu’il a utilisé dans cet article là… Le vieux Ergel s’en plaint d’ailleurs dans cette lettre qu’il n’a pas eu le temps d’expédier.

Pavel récupéra un à un les papiers que lui tendait son ami pour les examiner. Il avait un mal fou à se concentrer sur l’affaire, préoccupé de ce qu’il pourrait arriver si la police parvenait à mettre la main sur Kirkima. Non pas qu’il craignait qu’elle soit coupable d’une façon ou d’une autre, mais il connaissait son caractère peu commode et sa capacité à se mettre dans les pires situations possibles.

— La suite du plan ? demanda-t-il en se servant une nouvelle tasse de tisane.

— On va se coincer le petit journaliste.

Le lutin hocha lentement la tête, les yeux rivés sur la coupure de presse. Il avait toujours eu une attirance pour les vieilles pièces archéologiques et celle que l’on apercevait sur la photo devait provenir d’une très ancienne civilisation. Lorsqu’il reposa la coupure sur le bureau du korrigan, un autre document attira son attention.

— Et ça ? On sait ce que c’est ?

Fil tira sur sa pipe avant de regarder le papier que Pavel désignait. Un étrange symbole était tracé dessus avec un pinceau épais, sans aucune autre note ou indication.

— Pas la moindre idée. C’était sur son bureau, dans une enveloppe sans adresse qui avait dû être glissée directement dans sa boîte aux lettres.

Le symbole représentait un cercle au centre duquel un triangle était tracé, avec deux sortes d’yeux ronds. Sept petits triangles étaient répartis autour. Pavel le mémorisa dans les moindres détails.


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— C’est soit un gang, soit un symbole ancien.

Une nouvelle bouffée de fumée envahit l’air. Fil se frotta le bouc d’un air songeur.

— Les gangs, ça change tout le temps. Mais je peux être fixé plus vite qu’en allant fouiller la bibliothèque à la recherche d’un hypothétique symbole ancien.

— Vendu.

Les crépitements de la cheminée furent les seuls bruits qui résonnèrent dans le bureau pendant un temps, puis Kaliaë se leva brusquement.

— J’ai faim. Qui pour des nouilles elfiques ?

IV.

Kaliaë n’appréciait pas toujours les méthodes de son collègue. Le korrigan avait grandi dans la rue en fréquentant les quartiers les plus mal famés et il en avait gardé les us et coutumes. Elle grimaça lorsqu’ils entrèrent dans un vieux hangar désaffecté des docks. Une odeur piquante de moisi la prit au nez et elle se retint de mettre un mouchoir sur son nez. Elle ne voulait pas paraître trop sensible devant les deux acolytes que Fil avait ramenés pour les assister dans leur tâche.

Ces derniers attachèrent solidement leur prise sur une chaise et le korrigan leur donna un billet à chacun avant de leur faire signe de disparaître de sa vue. La vitesse à laquelle ils filèrent surprit la lutine. Elle ignorait l’influence que son collègue avait encore dans le milieu, mais elle semblait plutôt importante.

— Bien. Nous y voilà donc.

Le korrigan parlait de sa grosse voix des mauvais jours et Kaliaë rentra instinctivement la tête. Elle détestait quand il lui parlait sur ce ton. Elle perdait tous ses moyens et ne savait jamais quoi répondre. Leur prise se tassa elle aussi sur sa chaise. Ses jambes s’agitaient et ses genoux s’entrechoquaient avec une régularité presque surnaturelle. Cachée sous un sac opaque, sa tête s’agitait dans tous les sens. La détective ne put s’empêcher de plaindre un instant le journaliste avant de se souvenir qu’il était peut-être l’assassin du professeur Priak. Elle croisa les bras sur sa poitrine et regarda Fil.

— Il semblerait que nous ayons un grave problème, monsieur Nioumann.

Le korrigan tournait autour de la chaise et le bruit de ses sabots résonnait de manière lugubre dans l’entrepôt.

— Je vous jure que je ne sais rien !

Un sourire vint jouer sur les lèvres de la lutine. A peu de choses près, elle se serait crue dans un livre d’Ambra Prystie, son auteur de romans policiers préférée.

— Mes sources m’affirment le contraire, monsieur Nioumann !

Fil insistait avec une délectation non feinte sur les deux dernières lettres du nom du journaliste et les épaules de ce dernier tressautaient à chaque fois.

— Ce n’était pas mon intention !

Le journaliste semblait sur le point de craquer. Le korrigan semblait très à l’aise avec cet exercice et Kaliaë ignorait si elle ressentait plus d’admiration que de dégoût.

— Ergel Priak.

Un petit cri s’échappa des lèvres du journaliste à la mention du nom de la victime.

— Qui ? Quand ? Comment ?

À la grande surprise des deux détectives, Orton Nioumann fondit en larmes et commença à marmonner un flot de paroles incompréhensibles.

— Et bien monsieur Nioumann, serait-ce là l’aveu de votre culpabilité ?

— Non ! s’écria le journaliste. Non, non !

Fil abattit sa main sur son épaule d’un geste brusque et le journaliste poussa un nouveau petit cri.

— Qui alors ?

— Je ne sais pas !

Orton Nioumann fondit une nouvelle fois en larmes et Kaliaë fit signe à Fil de s’arrêter là. Le korrigan semblait trouver la situation amusante et il haussa les épaules en levant les yeux au ciel.

— Nous allons vous raccompagner dans un endroit mieux fréquenté, monsieur Nioumann. Gardez votre nez en dehors des affaires d’autrui, si vous voulez éviter ce genre de petites aventures à l’avenir.

— Oui ! Tout ce que vous voudrez !

Le korrigan le détacha et la lutine pinça les lèvres en le voyant faire exprès de frôler la peau du journaliste du bout de son petit couteau. Ce dernier gémit en se tortillant. Les deux acolytes de Fil attendaient dehors et il leur confia le journaliste.

— Je n’aime pas ces méthodes, dit Kaliaë en les regardant s’éloigner.

— Elles portent souvent leurs fruits.

Fil avait répondu d’un ton nonchalant avant de commencer à bourrer sa pipe avec des gestes lents et tranquilles.

— Si ça avait été lui, l’enquête aurait été conclue. Comme c’est pas lui, ça nous fait un suspect de moins à surveiller en quelques heures seulement.

La logique de la lutine ne trouva rien à répondre devant un raisonnement si pragmatique. Son cœur se révoltait contre de telles pratiques mais son esprit ne pouvait contredire le côté expéditif et pratique de la chose.

— Et maintenant ?

— Toi tu fais ce que tu veux. Moi je vais enquêter là-dessus.

Après avoir recraché une bouffée de fumée bleutée, le korrigan sortit une petite feuille de sa poche. L’étrange symbole qu’ils avaient trouvé dans le bureau du professeur avait été recopié dessus avec soin.

— Bonne chance, se contenta de dire Kaliaë avant de s’éloigner à grandes enjambées.

V.

— Qu’est-ce qu’on a ?

Pavel posa sa question coutumière en retirant son imperméable trempé. La météo n’était toujours pas clémente en ce milieu d’automne, et il venait de passer plusieurs heures dehors.

— Un suspect de moins.

Kaliaë avait répondu sèchement depuis son siège. Sa machine à écrire était installée devant elle et le lutin devina qu’elle devait être en train de taper son compte-rendu. Ses lèvres pincées indiquaient que quelque chose la contrariait et Pavel ne se sentait pas d’humeur à lui demander quoi.

— Tu as trouvé ton exploratrice ?

— Oui. Fil n’est pas là ?

— Non.

Le ton était encore plus sec et Pavel se risqua à lui jeter un nouveau regard. Elle n’était pas seulement contrariée, elle fulminait en enfonçant chaque touche de sa machine avec colère. Le lutin commença par se servir une tasse de tisane, puis il s’assit sur le bord de son bureau.

— Quelque chose ne va pas ?

— Tout va très bien. Je travaille pour un lutin fleur bleue et un korrigan barbare.

— Ah.

Le problème était facile à cerner. Quand Fil avait parlé de coincer le journaliste, Pavel savait exactement de quoi il retournait. Ce n’était apparemment pas le cas de sa jeune collègue qui semblait peiner à s’en remettre. Il omit volontairement la réflexion qui le concernait.

— Les méthodes de Fil portent souvent leurs fruits quand le temps ne permet pas de se perdre en conjonctures.

— Je sais.

Pavel se mordit l’intérieur de la jour et jeta un regard à l’horloge. Malgré l’heure déjà avancée, il était impossible de prédire quand Fil rentrerait de sa petite visite dans les vieux quartiers.

— Tu as faim ? Tu veux que j’aille chercher quelque chose ?

— Pizza.

L’ambiance était si lourde que le lutin ne se fit pas prier deux fois : il fut en bas de l’immeuble en quelques minutes à peine. Il pleuvait toujours et ses vêtements humides lui collaient à la peau. Il soupira en songeant au feu de cheminée qui brûlait là-haut, dans leur bureau, puis il remonta son col. Kaliaë était encore nouvelle. Soit elle finirait par s’habituer et par rejoindre leurs méthodes, soit elle irait chercher un travail ailleurs. Cela ne changerait pas grand chose pour eux, même s’il devait reconnaître que sa présence brisait leur routine et apportait une touche de fraîcheur plutôt bienvenue en cette morne fin d’année.

Quand il revint au pied de l’immeuble avec quatre boîtes de pizza fumantes, Fil attendait appuyé contre le mur. Ses jambes étaient croisées et l’un de ses sabots martelaient le sol. Sa pipe était allumée, coincée entre ses dents, et il observait la pluie tomber sans se lasser sur les toits des bâtiments voisins.

— Je t’ai vu sortir, dit-il en guise d’accueil. Bonne initiative, ajouta-t-il en désignant les cartons du menton. Tu as trouvé Kirkima ?

— Oui. Elle n’en fera qu’à sa tête.

— Tu en doutais ?

Pavel lui répondit par un sourire gêné, puis il se mit un instant à l’abri du porche.

— Je voudrais que tu t’en occupes.

Il n’ajouta aucune précision, mais le korrigan hocha la tête puis lui donna une tape dans le dos.

— Compte sur moi mon vieux. Je te passe le relais pour l’enquête dans ce cas !

— Du nouveau ?

— Kaliaë a dû te dire pour le journaliste ?

— Oui. Elle est un peu… contrariée.

Fil lâcha une exclamation moqueuse et tira une longue bouffée sur sa pipe.

— Pourtant, j’y suis allé mollo. Le journaliste, c’était de la rigolade. J’ai du plus concret.

Tout en parlant, Fil sortit de sa poche la feuille toute froissée sur laquelle il avait recopié le mystérieux symbole.

— Ça, ça me semble plus inquiétant.

— On sait ce que c’est ?

— Non. Justement. Les quelques escrocs qui avaient l’air de savoir quelque chose sont restés muets comme des carpes, même avec des offres que des gens sains d’esprit n’oseraient pas refuser. C’est bien ça qui m’inquiète dans un milieu où les uns sont toujours prêts à dénoncer les autres pour quelques revenus supplémentaires.

Pavel poussa un long soupir et saisit la feuille du bout des doigts. Il la scruta un instant, puis le korrigan fit remarquer que les pizzas allaient être froides et que cela n’allait pas arranger l’humeur de la lutine qui les attendait à l’étage. Le détective relégua le problème dans un coin de son esprit. Les pauses repas étaient sacrées au Cabinet Erkum.

VI.

— Écoutez, ce n’est pas mon problème. L’inspecteur a dit : « Personne ne rentre ».

— Mais puisque je vous dis que c’est l’inspecteur Bergamote lui-même qui nous a mis sur cette affaire !

Pavel faisait peut-être fausse route, mais son instinct l’avait poussé à se rendre lui-même au domicile du professeur Priak pour fouiller les lieux une dernière fois. Tous les suspects avaient été écartés les uns après les autres et à présent, il ne lui restait plus que l’étrange symbole.

— Circulez maintenant monsieur.

L’agent de police gnome qui lui faisait face l’observait d’un air buté et le détective leva les yeux au ciel avant de s’éloigner. Il avait deux solutions. Il pouvait perdre son temps à obtenir un papier officiel du commissariat, ou bien il pouvait faire le tour du pâté de maison et se faufiler à l’intérieur du bâtiment. Si un amateur comme Orton Nioumann y était parvenu, il pouvait le faire aussi.

Pavel n’était pas adroit avec beaucoup de choses : les femmes, les pots de fleurs et les armes à feu. En revanche, pour ce qui était de se faire discret, il était passé maître. Il jeta son dévolu sur une petite fenêtre à moitié dissimulée par un épais buisson. Le loquet ne lui résista pas et il se faufila à l’intérieur comme une ombre. Dehors, les agents de police chargés de surveiller les lieux n’y virent que du feu.

Sans perdre de temps, le lutin se glissa jusqu’à l’étage. Grâce aux indications de Fil et Kaliaë, il trouva tout de suite le bureau et en crocheta la serrure en un rien de temps.

— Tiens, tiens…

Alors qu’il inspectait de plus près le lourd bureau en bois ouvragé, Pavel mit la main sur un étrange carnet roulé sur lui-même. Un seul regard à l’intérieur lui permit de comprendre qu’il s’agissait d’un des carnets d’exploration que le défunt gobelin avait dû écrire durant ses jeunes années. Kirkima en avait des dizaines comme celui-ci et il allait le reposer sans y attacher plus d’importance quand une page accrocha son regard. Le détective sortit d’une main fébrile le papier où était représenté le symbole et le compara. Un sourire s’accrocha à ses lèvres. Il venait sans doute de trouver la pièce manquante. Pavel s’accorda un court instant pour se féliciter d’avoir écouté son instinct.

— Erkum ?

Lorsque le lutin se retourna pour voir qui l’avait interpellé, le carnet d’exploration et le papier avaient été habilement glissés dans la doublure de son pardessus.

— Ah ! Inspecteur Bergamote ! s’exclama-t-il joyeusement.

— Vous !

Dans le dos de l’inspecteur, l’agent de police qui l’avait empêché d’entrer le pointait du doigt en fulminant.

— Je vous ai dit de circuler ! Vous n’avez rien à faire dans cette maison ! C’est une entrée par effraction !

Bergamote haussa les sourcils et Pavel sourit d’un air coupable.

— Erkum, par où êtes-vous donc passé ?

— La fenêtre de la cuisine, en bas.

Le détective avait répondu d’un ton badin et l’inspecteur leva les yeux au ciel. Il se tourna vers l’agent et lui fit signe de sortir d’un simple mouvement de tête. Ce dernier fusilla Pavel du regard, qui se contenta de lui adresser un petit salut avant qu’il disparaisse. Ses pas furieux dévalèrent l’escalier et Bergamote se tourna vers le lutin.

— Si vous pouviez éviter de mettre mes hommes dans tous leurs états.

— J’ai demandé poliment, avant d’employer cette autre méthode.

L’inspecteur soupira puis balaya la pièce du regard.

— Vos collègues sont déjà venus il y a deux jours. Vous pensez qu’ils sont passés à côté de quelque chose ?

Pavel scruta les papiers étalés sur le bureau puis soupira à son tour de découragement.

— J’aurais bien aimé, ça aurait été plus simple. Où chercher maintenant ?

— Nous avons reçu le rapport de votre collègue… Kaliette ?

— Kaliaë.

— C’est ça. Orton Nioumann et Jil O’Breck éliminés, cela ne nous laisse que l’exploratrice.

Conscient que l’inspecteur scrutait son visage à la recherche d’une information, Pavel s’efforça de conserver une expression neutre.

— J’ai donné l’ordre de procéder à son arrestation ce matin-même.

Pavel croisa les doigts dans la poche de son pardessus pour que Fil ait été le plus rapide.

VII.

Seuls les soupirs poussés tour à tour par Kaliaë et Kirkima venaient troubler le silence du vieil appartement miteux. Fil était assis dans un vieux fauteuil poussiéreux et l’exploratrice se tenait à la fenêtre, les bras croisés, fulminant de colère.

— Mais pour qui il se prend !

La lutine donna un grand coup dans le mur. Le korrigan termina de bourrer sa pipe et se tourna vers elle. Kaliaë resta silencieuse. Son instinct lui soufflait de rester hors de portée du caractère explosif de Kirkima.

— Allons… Tu connais Pavel. Il essaie de bien faire. Il est maladroit, c’est tout.

— Ce crétin va me faire rater l’embarquement pour ma prochaine expédition ! Des semaines de préparation pour qu’un imbécile de détective de pacotille décide de me protéger de je ne sais quelle arrestation !

Fil laissa la lutine s’énerver toute seule. Il avait barricadé la porte de l’appartement, deux vieux amis à lui surveillaient l’entrée du bâtiment et un service à thé trônait sur le tapis moisi du salon avec une boîte de petits biscuits. Il était prêt à attendre encore de longues heures que Pavel se manifeste.

— Pavel n’a pas tort. Si tu te fais arrêter, la police va classer l’affaire et ça va te prendre des lustres pour réussir à sortir et à régler toute la paperasse. Alors qu’avec les mains libres, Pavel trouvera le vrai coupable en un rien de temps.

Kaliaë observait la scène depuis l’angle de la pièce qu’elle avait choisi comme refuge. Les secondes passèrent et la réponse de Kirkima ne vint pas. La détective se détendit un peu mais ses épaules se crispèrent de nouveau quand l’exploratrice alla se servir une tasse de tisane. Un coup donné à la fenêtre la fit sursauter et elle maudit la libellule qui essayait d’entrer.

— Ah !

Fil se leva d’un bond et ses sabots claquèrent d’un bel ensemble sur le parquet.

— Un message de Pavel. Il demande vingt-quatre heures de plus.

Kirkima envoya sa tasse de tisane se fracasser contre le mur.

VIII.

Le carnet d’exploration relatait l’une des aventures qu’Ergel Priak avait connues durant sa vie passée d’aventurier pilleur de tombeau et de ruines. Celle-ci l’avait mené dans un temple caché au fin fond d’une grotte sous-marine. D’après les notes du professeur, le symbole figurait sur la plupart des fresques, en particulier sur celles de la salle principale où se trouvait la statuette d’un étrange gros chat aquatique.


Cabinet Erkum - Un vieux gobelin imprudent...


Assis derrière son bureau, Pavel fixait d’un air absent les différents documents disposés devant lui. Des connexions entre les éléments de l’enquête se formaient et se défaisaient alors que son raisonnement progressait. Il était certain que le mobile du crime était la statuette que Ergel Priak avait ramenée de cette expédition. Elle trônait fièrement sur son bureau et on la discernait sans peine sur la photo que Orton Nioumann avait publié dans la Gazette de Bellwade. Il n’était pourtant pas plus avancé : il n’avait toujours pas de coupable ni aucune information sur l’étrange symbole. Essayer de nouer contact avec les deux compères d’expédition de Priak prendraient sans doute des semaines et il n’avait pas ce délai devant lui.

Sur une soudaine inspiration, il se leva et sortit de son bureau en prenant à peine le temps d’enfiler son pardessus. Si une fois de plus l’inspecteur Bergamote acceptait de marcher avec lui, il ne lui faudrait que quelques heures pour démasquer le coupable et le mettre hors d’état de nuire.

IX.

— Elle s’est complètement moquée de moi…

Kaliaë fulminait, perdue dans les rues de Bellwade. Comme Kirkima devait rester coincée sous la surveillance de Fil pendant que l’affaire se résolvait, elle avait envoyé la détective faire quelques courses pour elle, et cela faisait trois fois que les apothicaires à qui Kaliaë présentait la liste lui riait au nez. Un quatrième lui avait tout bonnement demander de sortir d’un air outré. Elle ignorait à quoi correspondait les noms tarabiscotés des produits que l’exploratrice lui avait demandé, mais cela sentait la mauvaise blague.

Alors qu’elle pénétrait dans la cinquième boutique de ce genre, une annonce à la radio retint son attention. Le speaker annonçait que la demeure du défunt professeur Ergel Priak avait été vidée de tous ses biens et que les objets d’arts allaient être acheminés sous peu jusqu’à l’Académie d’Études Scientifiques et Magiques. La détective chiffonna la liste de courses de Kirkima et sortit en courant de la boutique.

X.

Pavel était assis au milieu des quelques caisses de bois vides qu’on avait fait mine d’embarquer au domicile d’Ergel Priak. Si le coupable avait bien dans l’idée de mettre la main sur la statuette, il ne laisserait pas passer une telle occasion. Une fois à l’abri à l’Académie, elle serait complètement hors de portée pour lui. C’était la seule solution que le détective avait trouvé pour pousser le meurtrier à sortir de l’ombre. L’inspecteur Bergamote avait marché avec lui sans prendre la peine de peser le pour et le contre. C’était d’ailleurs lui qui conduisait le fourgon.

Cela faisait quelques minutes qu’ils roulaient quand un violent coup de frein projeta Pavel contre l’une des caisses. Il amortit le choc en expulsant tout l’air qu’il avait dans la poitrine et s’immobilisa, tous les sens aux aguets. Le fourgon redémarra. C’était une fausse alerte.

XI.

Bellwade était une cité immense, mais par chance, toutes ses activités principales étaient regroupées dans les mêmes quartiers. Kaliaë avait très vite estimé l’itinéraire qui mènerait le convoi du domicile du professeur à l’Académie et avait emprunté tous les raccourcis qu’elle connaissait pour tenter de le rejoindre en cours de route. Elle poussa un cri de victoire quand perchée sur le toit de tôle d’un grand hangar elle aperçut le fourgon.

XII.

Au second coup de frein, Pavel fut assommé par l’une des caisses qui tomba sur lui. Le détective ouvrit la bouche pour insulter l’inspecteur mais un coup violent donné contre le côté du véhicule l’en dissuada. Le lutin entendit un vague bruit de lutte puis les portes arrières s’ouvrirent brusquement. Le visage d’un vieux gobelin lui fit face e il bondit sur lui. Les deux adversaires roulèrent au sol. Le regard de Pavel accrocha le corps de l’inspecteur étendu un peu plus loin. Son inattention permit à l’autre de lui envoyer un violent coup dans l’estomac qui lui coupa le souffle. Le suspect en profita pour détaler. Pavel tenta de se relever. Une violente nausée le força à poser un genou à terre. Si le coupable parvenait à s’enfuir, ils n’auraient plus d’autre chance.

XIII.

Kaliaë assista à la scène. Elle bondit hors de la foule et poursuivit le gobelin à travers les ruelles. Alors qu’il la distançait, elle attrapa son arme à feu et le mit en joue.

XIV.

Pavel prit sur lui. Il avait vu Kaliaë prendre la relève, mais il ne pouvait pas la laisser seule. Personne ne pouvait dire de quoi l’autre était capable. Il les suivit de loin. Au tournant d’une rue, il vit sa collègue pointer son arme devant elle.

— Kaliaë, non !

Le coup de feu partit.

XV.

Kaliaë jura entre ses dents et courut vers le gobelin étendu à quelques mètres d’elle. Pavel les rejoignit en pestant.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? s’exclama-t-il en la poussant avec violence.

La lutine ne répliqua pas. Pendant que son collègue vérifiait l’état du gobelin, elle se releva et scruta les alentours.

— C’est pour ça que je ne veux pas d’armes à feu ! Vous avez la gâchette trop facile !

— Il n’est pas mort par balle. J’ai raté ma cible.

Pavel fronça les sourcils et retourna le corps sans vie. Une courte lame était plantée dans son dos. Le manche était très peu ouvragé, mais sur le pommeau, le symbole du temple sous-marin était gravé.

XVI.

— Encore une drôle d’histoire…

Kirkima et Pavel étaient appuyés contre l’un des énormes conteneurs des docks. Le lutin avait laissé le soin à ses collègues de clôturer les compte-rendus et de les faire parvenir au commissariat. Le gobelin s’appelait Brack Akroc. C’était l’un des rares amis d’Ergel Priak, présent lors de l’exploration du temple sous-marin. L’analyse balistique de son arme avait permis de prouver que c’était bien lui qui avait tué le vieux professeur. En revanche, personne n’avait trouvé à quoi correspondait l’étrange symbole et la police avait classé l’affaire sans suite. Brack Akroc n’était pas un habitant de Bellwade et il ne relevait pas de leur juridiction. L’inspecteur Bergamote avait fait suivre le dossier aux États Gobelins.

— Je savais que Ergel n’était pas tout blanc… Mais cette affaire a fait remonter à la surface bien des histoires. C’était la pire des ordures…

L’exploratrice fixait l’horizon avec nostalgie. Le professeur était l’un de ses mentors, qui l’avait aiguillée et assisté dans certaines de ses plus belles aventures.

Sans dire un mot, Pavel sortit le petit carnet roulé de sa poche et le tendit à son ami.

— C’est le seul qui a échappé aux rapaces de l’Académie et du Muséum.

Le carnet s’ouvrit de lui-même à la page du symbole.

— Et la statuette ?

— À l’Académie. Tant que personne ne viendra la réclamer, elle y restera.

— Ergel n’avait plus de famille. Personne ne viendra la leur prendre.

Kirkima avait craché ces derniers mots.

— Le cargo va partir.

Pavel hocha lentement la tête, puis il se redressa pour la saluer une dernière fois.

— À la prochaine.

La lutine se contenta de hocher la tête avec raideur. Juste avant de monter sur la passerelle d’embarquement, elle se retourna et lui adressa un sourire.

— Merci.

Affaire à suivre…



Nous tenons à tout particulièrement remercier l’artisan
qui a réalisé la fameuse statuette de divinité félino-aquatique :

Jérôme Colivet, de La Poterie des Chemins Creux.

N’hésitez pas à aller découvrir ses autres œuvres ! 

Cabinet Erkum - Un vieux gobelin imprudent...


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